Avant-propos : du devoir de restauration

Faire place belle aux restaurateurs, dans cette manifestation, relève d’une conviction morale, tout autant que d’une reconnaissance envers des acteurs précieux, qui tissent pour nous le lien indispensable avec un patrimoine qui sans eux péricliterait.

La société admirative se félicite de compter en ses rangs des hommes et des femmes qui ont su faire fructifier des dons, qui sans doute auraient pu s’exprimer dans divers autres champs, mais qu’ils ont choisi de consacrer à une œuvre de restauration – qui n’est pas servile imitation ou pâle copie, mais réinjecte la vie dans un corpus qui se délite et fait ainsi œuvre d’avenir. Car la restauration n’est pas passéiste : elle sauve au contraire du passé, pour « donner à voir » aux humains de passage que nous sommes, et permettre peut-être à nos successeurs de percevoir les œuvres ainsi réhabilitées.

La main de celui qui façonne une œuvre nouvelle crée un monde conçu par sa sensibilité, artiste et artisan se rejoignant dans cette création, mais celle qui restaure a une tâche plus difficile encore : l’œuvre préexiste à son intervention, il faut en respecter l’essence, en rejoindre l’esprit et mettre sa technique au service d’un schéma artistique conçu par un autre. La grandeur du restaurateur est sa modestie, mais en s’effaçant devant l’œuvre il met en évidence sa virtuosité.

On peut aussi imaginer, qu’au-delà des années et parfois des siècles, l’intention du créateur et celle du restaurateur souvent se rejoignent, par-delà l’objet artistique considéré, tissant ainsi une complicité entre les époques, qui est sans doute l’une des principales réussites de cette manifestation.

Le cadre emblématique de la cathédrale, dans lequel les restaurateurs ont la chance de pouvoir évoluer, donne une dimension supplémentaire à l’entreprise, l’inscrit à la fois dans une continuité – celle des modestes et géniaux bâtisseurs de cathédrales – et dans une volonté délibérée de création, d’excellence, qui fascine le spectateur en quête de qualité. Ce cadre lui confère également un sens spirituel (ce qui ne veut pas obligatoirement dire religieux) et métaphysique, la communauté des artistes et des artisans se rejoignant par- delà les siècles pour contribuer par leur travail à une œuvre qui sans doute est l’essentiel de ce qui restera de notre civilisation.

Que l’abbaye Saint Vincent accueille les libraires en ouvrages anciens est également un bel exemple d’utilisation cohérente du patrimoine manceau, la congruence du lieu et de l’objet mettant en valeur aussi bien les espaces exceptionnels dont dispose cet édifice que l’originalité et la rareté des collections qui y sont proposées.

Anne-Marie Gresser